Ruralité Debout. Un conte.

Étant entendu que les bons contes font les bons amis, je vais vous proposer un petit conte de circonstance pour inaugurer Ruralité Debout, qui naît ce samedi 14 mai sous la halle de Fère-en-Tardenois.

Comme dit le vieux Jean d’Ormesson : « Il y a un truc qui a changé ma vie, c’est de naître. »

Alors, est-ce que la naissance de Ruralité Debout, sur les terres de Camille Claudel, pas très loin de Jean de la Fontaine, va contribuer à changer la vie ? On verra bien, on peut toujours fabuler et faire valser les idées (La Valse, c’est une des plus fameuses sculptures de Camille Claudel, et on voit l’exploit, parce que sculpter le mouvement, c’est pas facile…).

Bref, je vais essayer de ne pas trop me perdre en chemin, donc je reviens à mon petit conte.

Un ami, d’une soixante-dizaine d’années, voulait venir de Paris, mais il n’avait pas de voiture. Je lui ai dit de taper sur Google « covoiturage ». Il m’a répondu : « Je suis non violent, je ne tape sur personne. » C’est vous dire l’étendue de ses connaissances en informatique. C’est de ma faute aussi, j’aurais dû dire « pianoter » au lieu de « taper » : il aime bien la musique.

Bref, j’ai fait la recherche à sa place. Sur mon portable, GPS, comment aller de Paris à Fère-en-Tardenois… En train : « Aucun itinéraire trouvé. » Ah ben oui, la ligne a été fermée. Alors, cet ami, comme j’aime bien le faire marcher, je regarde « à pied ». L’itinéraire ne manque pas de charme. Déjà, pour quitter Paris, vous prenez le Pont de la Grange-aux-Belles. Inutile de fantasmer, messieurs : la grange a disparu depuis longtemps, les belles se sont dissipées. De toute façon, comme il y a un bout de chemin à faire (je n’ai pas dit de « chemin de fer », il n’y en a plus), ça serait couillon de s’arrêter au début. Donc vous continuez sur le chemin de halage, le long du canal de l’Ourcq, et puis, au fil du trajet, vous emprunterez une ruelle aux Ânes, une allée des Tilleuls, une rue du Lavoir (même s’il n’y a plus de lavoir), vous traversez la Grande Pièce (aujourd’hui elle est vide) pour rejoindre la rue de la Fontaine-de-Pissotte (c’est une rue où l’urine coule de source) et ensuite la rue du Poète Lucienne Gaudé.

Alors là, il faut s’arrêter trente secondes. Je ne sais pas s’il y en a parmi vous qui ont déjà lu des choses du poète (j’espère qu’il n’y a pas de féministes dans l’assistance) Lucienne Gaudé.

Petit rappel :

Fille de Marcel Guay et de Georgina Amory, cultivateurs, Lucienne passe une partie de son enfance à la ferme des Courtilles. En 1919, elle part avec ses parents vivre chez ses grands-parents. Elle obtient en 1933 le brevet élémentaire, et c’est son institutrice, Clothilde Legate, dont elle est la seule élève (c’était donc une époque où il n’y avait pas 35 élèves par classe), qui lui donne goût à la poésie. Son plus grand désir est de devenir enseignante ou infirmière, mais elle ne peut réaliser ce souhait, car son père a besoin de son aide à la ferme. Vers l’âge de 12 ans, elle écrit ses premiers poèmes. Le 24 juillet 1939, elle se marie avec François Gaudé, cultivateur, et part vivre à la ferme de l’Espérance à Fontaine-les-Vervins. En 1941, elle quitte la ferme de l’Espérance pour la ville de Château-Thierry, pour rejoindre sa belle mère qui y vit, pendant que son mari est en captivité en Allemagne. Elle y donne des cours de français à l’institution de la Madeleine ainsi qu’à son domicile, et passe une journée par semaine auprès du docteur Petit, pour soigner les malades. En 1945, elle met au monde son premier enfant, et se consacre par la suite à l’éducation de ses six enfants. Vers les années 50, Lucienne Gaudé fait partie du Secours catholique. En 1993, affectée par une maladie des yeux, elle perd la vue, ce qui l’empêche de continuer ses activités, mais pas la poésie. Elle écrit plusieurs poèmes, en partie inspirés de son vécu, publiés dans une vingtaine de recueils.

Lucienne Gaudé (99 ans)

UNE ROSE M’A DIT :

Défripant au soleil sa robe de satin
Une rose m’a dit : « Je connais ton destin »,
Comme toi je suis née un beau matin d’automne
Et dans le vent du soir, comme toi je frissonne….
Je le sais notre vie approche de sa fin
Alors imite-moi, exhale ton parfum
Et sème autour de toi, sans repos, sans mesure
La joie et le bonheur pour chaque créature !

Tu sais petite sœur, de quoi je veux parler ?
Il est tant d’affligés que tu dois consoler !
Alors il faut AIMER, en toute plénitude,
Et réchauffer tous ceux que mord la solitude…
Vois : ma corolle s’ouvre… On aperçoit mon cœur,
Tu sais bien que c’est lui toujours, le grand vainqueur,
Tous tes frères humains ont besoin de ta flamme,
Donne-leur, sans tarder, le meilleur de ton âme !
L’existence est si brève… AIMONS intensément
Sans jamais nous lasser, jusqu’au dernier moment;
Non je ne pleure pas !… Ce n’est que la rosée…
Rien n’est triste ici-bas quand l’âme est apaisée.

J’ai regardé la fleur au charme languissant,
Qui se fanait déjà dans le jour finissant…
Un pétale tomba sur la terre glacée,
Mais la rose me dit : « Ne sois pas angoissée !
L’AMOUR, tu le sais bien, est toujours le plus fort,
Souviens-toi du Seigneur : Il a vaincu la mort. »
O Dieu qui me conduit à travers toute chose,
Fais que germe en mon cœur la leçon de la Rose !

Voilà, après cette halte bienfaisante, vous reprenez le chemin. Vous prenez la rue de la Hottée-du-Diable, et bien qu’il soit plutôt d’usage de tirer le diable par la queue, vous débouchez à gauche sur Tournecul (Quoi ? Ah oui, c’est vrai que les diables ont la queue qui sort du cul). Bon, encore une poignée de kilomètres, et vous arrivez sous la halle de Fère-en-Tardenois. Le voyage en valait la peine, non ? Seul inconvénient, pour faire les cent-cinq kilomètres du parcours, il faut compter vingt-et-une heures trente de marche. Donc, si cet ami était parti hier, ça lui aurait fait deux Nuit Debout consécutives, et vu son âge, il a renoncé. Je sais, il aurait pu venir en vélo : s’il était parti à 10 heures du matin, il serait déjà arrivé, à condition d’avoir de bons mollets.

Revenons à nos moutons… Tout le monde sait qu’à Fère-en-Tardenois, depuis un mois et des poussières, la gare est fermée et la ligne entre Fismes et La Ferté-Milon a été rayée de la carte ferroviaire, au motif, selon SNCF réseau, que l’état de la ligne ne permettait plus d’assurer la circulation des trains de voyageurs à bonne vitesse et en sécurité. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, et qui veut supprimer une ligne de train s’abstient de l’entretenir. D’ailleurs, au train où vont les choses, il ne restera bientôt plus grand-chose, mais grâce à la ligne TGV Est, Strasbourg ne sera plus qu’à 1 h 17 de la gare Champagne-Ardennes TGV (coût de la 2e phase du TGV Est : 2 milliards d’euros, sans compter les bas-côtés). 1 h 17 entre Reims et Strasbourg (340 km), moins longtemps que pour faire Fère-en-Tardenois-Reims en bus… Comment ça, il n’y a pas de bus entre Fère-en-Tardenois et Reims ? Si, si. Ou plus exactement, vous prenez un taxi de Fère-en-Tardenois à Bazoches-sur-Vesles, et là, vous prenez le bus 560 jusqu’à Reims. En tout, 1 h 40 de trajet, et ça vous coûtera de 88 à 101 €. Mais de quoi vous plaignez-vous ? La SNCF a mis en place un train qui part de Champagne-Ardennes à 8 h 29 pour arriver à Strasbourg à 9 h 49, juste à temps pour participer à une réunion matinale très importante, par exemple sur la compétitivité des territoires. C’est bien connu que le but ultime de toute vie normalement constituée, c’est d’avoir une Rolex et de participer à des réunions très importantes à Strasbourg. Maria Harti, directrice de la SNCF Champagne-Ardennes, qui a eu son diplôme de langue de bois à la faculté de management et d’enfumage généralisé, le dit expressément : « La ligne TGV est l’une des premières briques d’intégration territoriale de la grande région ». Bon… J’ai surtout l’impression qu’avec ce genre de briques, on va droit dans le mur, et que certains territoires sont sur la voie de garage, en voie de désintégration.

Je ne voudrais pas prendre trop de temps, mais le transport, ce n’est pas le seul problème. Tout à l’heure, nos élus ont manifesté leur mécontentement quant au fait que le sud de l’Aisne soit drôlement à la traîne en matière de haut débit. Mais ils se trompent : ce n’est pas du tout parce que les méchants opérateurs de téléphonie jugeraient nos territoires ruraux pas assez rentables pour les équiper dignement. Pas du tout. En fait, de leur part, c’est une sorte d’hommage subliminal à Georges Brassens. Vous savez : « Mourir, d’accord, mais de mort lente. » Donc, « soyez connectés, d’accord, mais à débit lent ». À ce rythme-là, c’est tout un territoire qui va déposer le bilan, comme vient de le faire « Presse et vous », le point de presse-librairie de Fère-en-Tardenois (on va en reparler). Il faut dire que Richard, le gérant de « Presse et vous » n’est pas seul dans son cas : en cinq ans, pas moins de 5 000 marchands de journaux ont dû plier boutique dans toute la France. Pas étonnant que les journaux perdent des lecteurs, puisque des lecteurs perdent des journaux ! (Remercions quand même le café du Commerce d’avoir repris un minimum de presse.) Il faut dire que les gens ont peut-être moins envie d’acheter des journaux, tellement ils sont farcis de nouvelles déprimantes ! À se demander si l’industrie pharmaceutique, qui fabrique des antidépresseurs à la chaîne, ne devrait pas subventionner la presse, puisque ça fait tourner le fond de commerce des pilules en tous genres.

Parmi les pilules un peu dures à avaler, en voici quelques-unes piochées dans l’actualité récente.

Petit inventaire de mauvaises nouvelles :

  • à Marle, en pays de la Serre, « les effectifs des écoles augmentent mais le rectorat ferme une classe » (L’Axonais, 5 mai 2016). Et au lycée Gérard de Nerval à Soissons, fermeture programmée d’une classe de seconde et diminution drastique des heures dévolues aux options (L’Union 12 mai 2016) ;
  • à Nogent-l’Artaud, « la société musicale peine à recruter de nouveaux musiciens et surtout un pianiste » (L’Axonais, 5 mai 2016). Inutile de tirer sur le pianiste, y en a plus !;
  • cet été, les habitants de Soissons ne pourront pas se baigner en plein air : la piscine municipale accuse ses quarante ans d’âge (L’Union, 14 mai 2016) ;
  • « d’année en année, le nombre d’apprentis baisse dans le bâtiment. Il est urgent d’inverser la tendance, nous constatons la disparition de certains savoir-faire », selon Carlos Martins, secrétaire général de la Capeb (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment) : il craint qu’avec la disparition des classes de découvertes professionnelles (DP6), le fossé se creuse encore un peu plus entre le monde professionnel et l’enseignement (L’Union, 12 mai 2016) ;
  • quant au travail… Nuit Debout est né de la contestation de la loi Travail. Mais ici, on m’a fait remarquer que ce n’était pas vraiment un sujet, puisque du travail, il n’y en a guère. Encore un truc essentiel qui manque… ;
  • Etc, etc.

N’en jetez plus, la coupe est pleine, ça ampute à tout va, et on ne peut plus guère compter sur les soignants : le Premier ministre, Manuel Valls (mais pas Valls comme Camille Claudel) a joyeusement annoncé en mars 2015 la suppression de 22 000 postes d’ici la fin 2017. Ici même, comme l’annonçait L’Axonais du 5 mai, disparition annoncée des unités de proximité en psychiatrie : « Si t’es dépressif, tu restes chez toi ou tu vas chez les fous à Prémontré. » Olivier Fenioux, secrétaire général de la CGT Santé de l’Aisne, évoque de son côté l’importance de la crise suicidaire qui touche l’Aisne, « avec un taux de suicide au-dessus de la moyenne nationale notamment chez les jeunes ». Remarquez, favoriser le suicide des gens, c’est peut-être un bon moyen pour éviter qu’ils ne deviennent vieux et réduire le déficit de la Sécurité sociale !

Trêve de plaisanterie (encore que mourir, ce ne soit pas très drôle), on pourrait se poser la question suivante : « Pendant que Google invente « l’humanité augmentée, nous autres, pauvres ruraux, sommes-nous condamnés à vivre de plus en plus diminués ? » (en espagnol, « disminuado » ça veut dire « handicapé »).

Les banlieues ont leurs « sauvageons ». En milieu rural, c’est encore pire : les « paysans » sont sommés de devenir des « entrepreneurs » qui vont passer leur vie à rembourser au Crédit Agricole des emprunts toxiques, et nous voilà tous réduits à l’état de manants, de bouseux, de culs terreux, de pedzouilles, bref de moins que rien. Déjà que rien, ce n’est pas beaucoup, alors moins que rien, vous imaginez…

C’est quand même fou, alors que ceux qui ont déjà tout n’en ont jamais assez. Prenez le salaire de Carlos Ghosn, le patron de Renault, qui veut encore s’augmenter parce que les 7 millions d’euros annuels qu’il perçoit ne suffisent pas à son train de vie (et les 7 millions, ce n’est que la moitié de sa rémunération, puisqu’il touche à peu près la même chose en tant que patron de Nissan. 15 millions d’euros par an, ça fait 1,25 million d’euros par mois, 41 500 euros par jour en moyenne : comment on fait pour pouvoir dépenser tant d’argent ?) Voilà, on dit : Merci patron ! (le film de François Ruffin peut encore être vu à Château-Thierry ce dimanche après-midi).

Pour finir, je soumets au maire de Fère-en-Tardenois une proposition pour attirer des entreprises dans la commune : il suffirait de vendre un terrain au Panama pour que ce pays y crée une ambassade, ou mieux, une enclave exonérée de toute fiscalité. Dans trois ans, on parlera des « Fère-en-Tardenois Papers », ça ferait une méga-publicité au Sud-Axonais.

Bon, c’est pas tout ça, les débats nous attendent. En guise de transition, je vous propose de pousser tous ensemble un grand cri : ON EST LÀ !

(texte inaugural de Ruralité Debout, lu sous la halle de Fère-en-Tardenois, le samedi 14 mai 2016)

Jean-Marc Adolphe

 

 

 

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