L’insoumission qui vient…

Le slogan était clair : combattre « la loi El Khomri et son monde ». Pendant plus d’un mois, les Nuits Debout se sont occupées surtout de « son monde ». Un monde affolé, fruste et mortifiant. Il fallait de toute urgence s’employer à concevoir autre chose, en en passant avant tout par la parole. Parler. Dire tout ce qui couvait. Pour certains, même, s’émouvoir publiquement, après avoir trop longtemps ruminé son malaise et bougonné tout à part soi. Grande libération : retourner vers soi sa plainte est la garantie d’un accroissement du désarroi. Alors fini les vexations. Les ressassements. Les pénitences et les lamentations. Cette fois, la parole a su devenir vivante et plurielle : des dialogues se sont instaurés, puis des discussions, des conversations, des rencontres… et ça a été comme une grande remise en cause des solitudes, des divisions, des assignations unilatérales. Il s’est agi de vivre alors un réel événement de parole, ainsi que le définit Rancière : « J’appelle événement de parole la saisie des corps parlants par des mots qui les arrachent à leur place, qui viendrait bouleverser l’ordre même qui mettait les corps à leur place en instituant la concordance des mots avec des états des corps. L’événement de parole, c’est la logique du trait égalitaire, de l’égalité en dernière instance des êtres parlants, qui vient disjoindre l’ordre des nominations par lequel chacun est assigné à sa place ou, en termes platoniciens, à sa propre affaire[1]  ».

Depuis le début, les médias mainstream n’ont cessé de dissocier les deux : l’opposition à la loi d’un côté, Nuit Debout de l’autre. Des syndicalistes dans le premier cas, contrariés par quelques jeunes énervés, « casseurs » en tête, uniquement préoccupés de la loi El Khomri. Dans l’autre cas, des bobos tout occupés à refaire le monde en mode « bisounours », enfilant des perles participatives à grand renfort de comités, de commissions en tous genres, et d’actions collectives aussi improbables que vaines : beaucoup de bruit pour pas grand-chose.

Or rien n’est moins sûr : une majorité de Français voient d’un mauvais œil « la Loi El Khomri et son monde », et ne séparent pas la lutte des Nuits Debout de celle engagée contre la « loi Travail ». Nombre d’entre eux, dont la plupart des salariés loin des places, n’ont pas pu se joindre aux Nuits Debout, mais le référent est là. Comme le dit Sophie Wahnich, interrogée à Radio Debout, l’important est déjà de savoir que l’énoncé existe, qu’il fait sens. Qu’il conduit à des actions. Que quelque part, dans la nuit, les jeunes sont réveillés, qu’ils guettent, qu’ils ne se laisseront pas faire. Et même dans certains petits villages de France, on peut dire que ça fait discuter. Ça fait même rêver, ces nuits interminables.

Depuis le passage en force du 49.3, la participation aux Nuits Debout faiblit. Certains, n’en doutons pas, discrètement s’en amusent. Ils auraient tort, pourtant, de trop vite se réjouir. D’une part, cette désaffection fait bien la preuve d’un lien net entre les Nuits debout et la lutte contre la « loi Travail », et ne préjuge en rien d’une désertion de jeunes autrement plus informés et résolus que ne voudraient le laisser croire les zélateurs du pouvoir en place. D’autre part, elle survient au moment même où les syndicalistes, et le monde ouvrier dans toute la splendeur de sa détermination, viennent prendre la relève : les dockers montent au créneau, les raffineries françaises et les dépôts de carburant sont bloqués, la SNCF et la RATP menacent de tout arrêter…

Depuis deux jours, dans les villages, on parle plutôt d’essence et d’approvisionnement. Pourtant, étonnamment, à la pharmacie, ce matin, personne ne s’affole. On sent même une certaine jubilation: « Ce gouvernement est pitoyable », « On viendra à cheval, s’il le faut », dit la pharmacienne en riant. L’amertume et le ressentiment, la sourde angoisse à l’idée d’une entorse faite au si cher quotidien, ne semblent pas avoir prise sur bien des gens croisés au hasard des rues. Le point de bascule auquel il est possible de s’attendre en pareil rapport de forces n’est peut-être pas celui sur lequel les tenants de l’ordre économique en cours ont parié. Car on sent désormais que tout est possible. À ce point de brutalité avec d’une part sa population, d’autre part le bon déroulement démocratique, la parole politicienne a perdu tout crédit. Ses interventions, même entourés des plus plates convenances, ne sont entendues que par la minorité des affidés du pouvoir. Pour les autres, la mise à l’arrêt d’une existence au rabais n’a rien d’une épouvante.

 Cécile Scoliège

[1] Rancière J., Et tant pis pour les gens fatigués, Entretiens, Paris, éditions Amsterdam, p. 66.

 

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