Nuit Debout Niort : Clou Bouchet, micro-trottoir

Chapitre 1

Hier, samedi 14 mai, nous sommes allés à quatre faire un micro-trottoir au Clou Bouchet. Magnifiques rencontres.
Une chose rassemble les personnes rencontrées : elles se sentent peu ou pas légitimes à parler. « On est des petits », « Cela ne peut intéresser personne. »
Cette croyance rassemble ceux qui sont informés (loi Travail, Nuit Debout) et ceux qui n’en n’ont pas du tout entendu parler.
Comment peut-on se sentir partie prenante d’un débat citoyen, quand on ne se sent pas écouté, entendu, reconnu, représenté ?
Des deux côtés du micro, nous nous sommes remerciés pour le moment de partage, de paroles belles, simples dites parfois du bout des lèvres. Partages enregistrés ou non, tous ont eu leur valeur pour nous.
Paroles de paix (« Je souhaite une vie sereine à tous »), 
paroles inquiètes (« Nos pères sont au chômage mais nous continuons nos études pour espérer travailler au Japon »), paroles solidaires (« Être à côté de mes amis qui réparent une voiture, c’est de la solidarité, encourager c’est la solidarité »), paroles d’encouragement (« J’aimerais aller à Nuit Debout, c’est bien ce qu’ils essaient »).

Nous sommes en train de finaliser le diaporama avec le son, que nous présenterons à la prochaine Nuit Debout niortaise.

Nous continuerons à tisser ce fil humain dans l’espoir qu’il donne un peu de dignité à ceux et celles qui nous offrent leur intelligence trop souvent méprisée.

***

Micro-trottoir: épisode 2 (en attente des voix, des photos),
samedi 21 mai 14h30 près de la MPT (maison pour tous) du Clou Bouchet


Nous sommes trois, dont un deboutiste venu pour la première fois. Le soleil est là, mais la pluie nous offre une rencontre sous un porche. Elle travaille pour la mairie de Niort, mère et grand-mère avec sa petite fille. Elle ne savait pas qu’il y avait Nuit Debout à Niort, prend volontiers le tract et parle de ses conditions de travail.
 « Avant je faisais à la maison ; bénévolement je préparais. Maintenant c’est fini. On n’a aucun remerciement à part celui du public (pour lequel elle travaille). J’ai une collègue en grande souffrance. Je la soutiens comme je peux. »
Elle a un visage doux, rayonnant. Elle ne cesse de sourire en racontant son quotidien difficile.
 « J’aime mon métier, je n’aime pas mon travail… Euh non mes conditions de travail. » À méditer pour nous tous, non ?

La pluie a cessé, nous continuons et à quelques mètres, une dame marche difficilement. Elle s’arrête volontiers, mais explique qu’elle ne pourra pas parler longuement. Elle a 76 ans. Petite retraite et de moins en moins d’argent. « Alors que j’ai travaillé toute ma vie. » Elle se rend à la MPT pour savoir s’il y aura « une journée de vacances » en juin. Elle s’inquiète pour la jeunesse. Elle a de petits yeux pétillants derrière ses lunettes. Et puis peut-être un mot dans une question a dû la toucher plus que d’autres. Elle pleure. Oh pas de grosses larmes, et elle s’excuse. « Je suis désespérée, que peut-il arriver de bien maintenant avec tout ce qu’on subit ? » Elle sort son mouchoir en papier. Et continue en nous remerciant pour la rencontre. Elle aimerait bien venir aux Halles, mais elle n’a pas de voiture. Nous lui proposons de venir la chercher, mais c’est le soir. Nous arrêtons d’enregistrer pour lui demander son prénom. Monique. « Monique, nous nous battons pour vous. » Elle sourit et nous embrasse. Elle nous a offert beaucoup de temps malgré sa station debout pénible. Elle nous a offert bien plus que du temps.
Nous la regardons partir en silence. Difficile de se parler après cette rencontre.
Monique a partagé avec nous une idée que l’on retrouvera dans les mots de ce papa réfugié du Rwanda: « Je ne suis pas un spécialiste, mais je regarde la télévision, je n’ai pas internet, j’essaie d’analyser. Il y a vraiment un gros problème. »

Nous repenserons à ces mots : pas « spécialistes mais… »
Mais oui nous sommes tous des spécialistes de nos vies. Notre expérience est une compétence, un savoir à nul autre pareil. Cela aussi les personnes rencontrées n’en sont pas persuadées. Toujours ce sentiment d’illégitimité : de parler, de penser, d’avoir un regard sur le réel.
La vie n’est-elle pas le savoir, l’expertise ?

Monique, boulangère à la retraite, qui vient au square du Clou Bouchet car ses petites-filles rencontrent plus de copines, elle, Monique, elle le sait qu’elle est spécialiste.
 « Tous ces ministres qui font des lois, qu’ils y aillent sur la taille avant d’écrire leurs lois! Ils ne savent pas ce qu’est le travail. Dites-leur qu’ils aillent sur la taille ! »
Elle est remontée comme un coucou Monique ! On ne l’arrête plus. c’est tout juste si elle surveille ses petites-filles. Et elle a de quoi dire.

Entre les deux Monique, il y aura eu la rencontre de cette dame de 80 ans. 20 ans qu’elle habite le quartier. Coquette, chignon très travaillé. Elle n’aime pas particulièrement ce banc, mais elle les prend tous, pour se reposer aussi avec sa canne. Elle aime les fleurs bleues, le chant des oiseaux. Loi Travail, Nuit Debout connaît pas. Mais quand on lui parle de ce qui agite le pays depuis le 31 mars Nuit Debout et 9 mars manifestation, elle dit : « Ah ben ça fait pas longtemps alors, ça a encore le temps de monter ! Il y a des manifestations à Niort ? Ça me rassure! »
Quand on dit que la vérité sort de la bouche des enfants, parfois faudrait écouter les enfants de plus de 70 ans. Et elle finit :
 « Ah dommage que les manifestations ne passent pas par là. »

La suite au prochain épisode.
Désolée pour les fautes de frappes, il se fait tôt ou tard, c’est selon.

***

Micro trottoir : Clou Bouchet samedi 28 mai 2016

chapitre 3 : Orage, oh désarroi.

L’orage est annoncé mais nous sommes plus nombreux que précédemment. Six personnes équipées : parapluies, dictaphone et fort désir de rencontres.

Nous prenons le même chemin chaque samedi dans l’espoir de revoir les habitants qui nous avaient offert leur témoignage.

Au square, un papa assis sur un banc regarde ses deux filles jouer à la balançoire. Il ne souhaite pas être enregistré mais veut parler. Ses filles sont en grande section de maternelle et CM1. Elles s’ennuient à l’école, « trop vives ». La famille déménage la semaine prochaine car c’est trop difficile de rester dans ce bâtiment. « Là vous voyez c’est en face. Il y a des encombrants, comme un canapé resté deux semaines, avant qu’il soit retiré. Nous ne vivons pas dans les déchets. Nous sommes des êtres humains. » La pluie arrive, nous écourtons notre rencontre. Il nous remercie. Nous nous souhaitons bonne chance mutuellement.

Nous continuons en longeant les porches. Personne dans les rues. Alors direction le café. Nous l’appellerons Manon. Une petite vingtaine d’années. C’est son premier emploi ici. Elle accepte tout de suite de parler, malgré la question : « Nous sommes de Nuit Debout Niort et nous cherchons des gens qui sont pour la loi Travail. » Manon connaît les Nuit Debout et Manon n’aime pas du tout la loi Travail. Elle est en pause avec sa collègue. Manon a quelques percings, des cheveux très courts avec une longue mèche sur le côté droit. Les ongles rongés. Elle parlera pendant trente minutes. Elle s’informe uniquement par les réseaux sociaux, ne veut plus de la télévision. « Le travail est dur physiquement, mais c’est le stress surtout… Les clients nous voient comme des machines ; certains sont très gentils, d’autres… Je me suis fait insulter une fois, il voulait me casser la gueule. » Manon passe les mains dans ses cheveux. « Mais le pire, c’est ce jour où j’étais malade, je ne pouvais plus rester l’après-midi. Mon patron m’a dit « casse-toi ». Le lendemain, il s’est excusé, mais quand même, il l’avait dit. » Ses mains tirent à nouveau les cheveux. « Je ne tiens que par la solidarité de l’équipe, on se soutient, on se remplace. Je pense partir dans deux mois, je n’en peux plus, si je veux tenir moralement, il faut que je parte. Et je sais que je trouverai la même chose ailleurs. » Elle continue sur les conditions de travail, sur le salaire qui ne permet que de payer les factures. Manon habite chez ses parents au Clou Bouchet. Elle finira par nous dire : « Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les jeunes qui n’ont pas leur famille pour les aider. Comment font-ils ? Comment peuvent-ils tenir ? Moi ça va, j’ai mes parents. Mais les jeunes isolés ? Je pense tous les jours à eux. » Nous arrêtons d’enregistrer car nous sentons les larmes venir, les cheveux sont tirés de plus en plus souvent. Je lui demande son prénom.

Sa collègue qui ne souhaitait pas parler, confiera aussi son projet de départ, pour le Sud, sa région natale. « Mais pareil, que Manon, je n’attends plus rien de mieux. »

L’orage s’est invité pendant notre rencontre. Nous décidons de prendre un café à l’intérieur. Nous signalons notre présence joyeuse par la décoration d’un ballon destiné aux clients. Les clients sourient, nous disent bonjour, nous parlent.

Il y aura cette jeune de 15 ans, discrète, blonde cheveux mi-longs. Elle est très au courant du mouvement social contre la loi Travail. 15 ans et qui dit : « Enfin le 31 mars, il s’est passé quelque chose. » Je lui demande pourquoi à 15 ans, elle dit « enfin », ce mot est lourd de sous-entendus. « Les gens sont si tristes, si tristes, je ne sais comment vous dire. Partout de la tristesse. Enfin quelque chose d’autre arrive. » Deux choses qui lui font du bien : la forêt en automne et 1984, le livre d’Orwell dont elle conseille la lecture aux Nuits Debout de Niort.

Ce lycéen de 19 ans, grand, mince, devant un café. De lui me restera le mot de « désarroi ». « J’ai 19 ans, et j’ai peur de l’avenir. Des rêves ? J’appréhende trop pour en avoir. » Il nous dira que de voir des adultes manifester le rassure, des adultes pas indifférents au sort de la jeunesse. « Il y a tant de désarroi. C’est peut-être un mot fort, mais je ne trouve que celui-là ; c’est mon ressenti. » Deux choses qui lui font du bien : l’art, la peinture et la musique, les Pink Floyd. Deux choses qui le mettent en colère : la manipulation et le mensonge.

Alors je pense à ce mathématicien à République qui disait cette semaine à Radio Debout : « Il existe trois types de mensonges : les petits mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. »

C’est beau l’amour.

 J’ai la quarantaine. J’ai les yeux couleur de mer. J’étais un bébé entreprenant. Je marchais à 9 mois en 1978 à Amiens.

C’est pas un défaut de marcher ?!

C’est pas un défaut d’être d’Amiens ?!

Un réalisateur qui aime les patrons comme moi, a grandi à Amiens aussi. Je ne sais pas si vous avez son film où il dit merci à un grand patron.

 J’ai tracé mon chemin, j’ai grimpé, j’aime marcher, monter, grimper. Monter jusqu’au sommet.

C’est pas un défaut de monter ?

C’est pas un défaut quand même de vouloir être au sommet ?

 J’ai grimpé les marches de l’ENA à Strasbourg. Deux ans de grimpe, mais j’ai aimé, j’vous dis pas !!

Après, les marches des banques d’affaires ! Oh là là quel kif ! J’aime marcher. J’aime grimper.

J’étais banquier d’affaires chez Rothschild, vous connaissez ? Ils ont été sympas avec moi ! Ils aiment les marcheurs, je crois.

Après ils m’ont fait grimper : associé au sein de la banque !

Bon j’vous passe tout ce que j’ai grimpé, j’aime tant marcher.

 Mais les marches du ministère ! Houah ! 26 août 2014, j’peux pas oublier. Historique ! Bientôt dans les livres. Un 26 août.

Comme le 26 août 1789, mais c’était pas la même chose. En 1789, les gars, ils ont voté la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui énonce un ensemble de droits naturels individuels. Sa valeur constitutionnelle est reconnue par le Conseil constitutionnel français depuis 1971.

Mais ça j’pouvais pas le savoir j’étais pas né !

Ses dispositions font donc partie du droit positif français, et se placent au plus haut niveau de la hiérarchie des normes en France.

Pendant le Ministère, je ne pouvais pas m’arrêter là !

J’avais comme des fourmillements dans les jambes.

Des impatiences qu’ils disent les toubibs.

Donc, j’ai décidé que les autres devaient oser, y aller, monter, grimper, marcher avec moi. Avec moi !!!

Alors, « En marche! » que j’leur ai lancé.

J’vais quand même pas rester dans l’ascenseur de Bercy.

Et s’il tombe en panne, hein, l’ascenseur ?

C’est pas Myriam, Manuel, Bernard, Najat, Ségolène qui vont m’aider, ça m’étonnerait…

Oui j’aime grimper, jusqu’au sommet. Être en haut.

Mais en haut y a François.

François, il n’aime pas marcher, il préfère nous rouler.

Son casque, ses p’tites roues, tout ça.

Alors, oui je lui ai coupé les freins de son scooter.

Ben oui pour qu’il aille plus vite voir sa chérie.

C’est beau l’amour.

C’est pas un crime quand même ?

 

Texte écrit pendant l’atelier d’écriture, puis corrigé après une Nuit Debout Niort.

 

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