Manifestation du 26 mai 2016 contre la Loi El-Khomri

Témoignage

Le 26 mai, le cortège de la manifestation contre la Loi El-Khomri s’est mis en mouvement à partir de Bastille, direction Nation, vers 14h20. En tête de cortège, plusieurs dizaines de policiers en tenue de combat, une cinquantaine ou davantage. C’est une nouveauté de ces derniers temps, me semble-t-il : des manifestations dont les premiers rangs sont composés de membres des forces de l’ordre, qui marchent suivis par les manifestants à proprement parler.

Si l’on excepte les policiers, la tête de manif était composée de plusieurs centaines de jeunes gens, dont une minorité avaient le visage masqué, soit par des foulards, soit, pour une vingtaine d’entre eux, par des cagoules pointue de couleur rouge. Ces derniers étaient également revêtus de combinaisons blanches en mousseline, du genre en usage dans les hôpitaux. Ils chantaient avec énergie mais, ayant sans cesse marché à leurs côtés, je ne les ai vus commettre aucun acte de vandalisme. Les « officiels » et autres ballons arrivaient derrière.

Au bout d’une petite vingtaine de minutes de marche, le cortège a été contraint de stationner un quart d’heure environ : sans raison inhérente à la manifestation, les policiers s’étaient déployés pour former un barrage sur le boulevard Diderot. De part et d’autre du boulevard, la rue Crozatier était dégagée, mais on apercevait, tout au bout, des voitures de police indiquant qu’elle était vraisemblablement barrée.

Les policiers ont ensuite repris leur marche, et le cortège a pu redémarrer. Une dizaine de minutes plus tard à peine (aux alentours de 15h), même chose : les policiers stoppent le cortège en se déployant sur toute la largeur du boulevard Diderot, tournés vers les manifestants. De nouveau, de part et d’autre du boulevard, la rue (cette fois, la rue Chaligny) paraît dégagée. Après quelques minutes de surplace, la tête de la manifestation (plusieurs centaines de manifestants, les jeunes dont j’ai parlé précédemment) vire sur la droite et s’engage rue Chaligny. Tout au bout de la rue, apparaît maintenant un cordon de policiers. Une fois le tronçon de la rue Chaligny entièrement rempli de manifestants, surgit au pas de course une cohorte de policiers, une trentaine ou plus, arrivant du boulevard Diderot (je pense qu’il s’agissait, pour partie, de ceux-là mêmes qui avaient bloqué la manifestation en se déployant en largeur), qui viennent refermer la rue Chaligny, barrant l’issue aux quelques centaines de manifestants qui s’y sont avancés. Ayant moi-même commencé à m’engager dans cette direction (en gardant cependant mes distances, car je sentais le danger), je parviens in extremis à regagner le boulevard Diderot et à éviter de me retrouver dans la nasse. À quelques mètres de moi, un policier assène (à l’aveugle, dirais-je) plusieurs coups de matraque à un homme qui ne semblait pas décidé à reculer.

Dès que le piège de la rue Chaligny se referme, les lacrymos commencent à pleuvoir en masse sur les manifestants qui y sont enfermés. Bientôt, on ne voit plus rien. Quelques minutes plus tard, toujours rue Chaligny, j’apercevrai des manifestants perchés sur des murs, où ils cherchent sans doute un air respirable, mais je ne sais pas ce qui s’est passé dans ce brouillard de fumées agressives. J’imagine que quelques-unes des interpellations dont s’enorgueillissent les autorités ont eu lieu à ce moment-là, à cet endroit-là. J’imagine que les policiers n’ont pas emprisonné quelques centaines de jeunes manifestants et ne les ont pas gazés d’abondance pour le seul plaisir du spectacle. J’imagine qu’ils les ont chargés, en ont blessés, en ont embarqués. J’imagine que certains manifestants ont répondu comme ils pouvaient et qu’il pourrait donc y avoir eu des « actes de violence » chez les manifestants et des blessés parmi les membres des forces de l’ordre. Rien d’étonnant. C’est le propre des êtres animés, quand il sont agressés, de se défendre, du crapaud au gorille, de la fourmi à l’éléphant, du putois à l’homme. Les animaux, surtout s’ils sont acculés, ont tendance, humains ou pas, à essayer de faire mal à ceux qui tentent de leur faire mal, même lorsque les forces sont disproportionnées. Or, ce que j’ai vu là, c’est une agression sans sommation de la part des forces de l’ordre, et sans aucun acte violent déclencheur contre la police du côté des manifestants. Une agression délibérée, et organisée par avance : blocage du cortège, ouverture d’une fausse issue rue Chaligny, enfermement de la tête de la manifestation et gazage a priori, en amont de tout débordement de la part des manifestants. Leur seul « tort » a été de s’engager rue Chaligny.

J’ai lu ici ou là que la manifestation avait été ralentie par des affrontements entre les casseurs et les forces de l’ordre. C’est un mensonge pur et simple. La manifestation a été ralentie avant qu’il y ait eu le moindre affrontement. À deux reprises au cours des 45 premières minutes de marche, la manifestation a été stoppée sans raison à l’initiative des seules forces de l’ordre.

Même si on répugne à scander « tout le monde déteste la police », on conçoit aisément qu’à force de nassage, gazage et matraquage a priori, certains manifestants aient envie de le crier bien fort. Sans forcément détester la police, on en vient à honnir et à abhorrer cette police, la fonction qu’elle endosse – qu’on lui fait endosser. Car il est évident pour quiconque que les policiers n’ont pas agi, ni ce jour-là ni aucun autre jour, de leur propre initiative. Comme le 1er mai, les policiers mettaient en œuvre une stratégie qui avait été pensée et définie préalablement sur plans. Il est exclu que les policiers présents ce jour-là aient décidé de leur propre chef de bloquer la manif et de nasser des centaines de jeunes gens. Du reste, ils n’auraient pas pu le faire si cela n’avait pas été précisément préparé, comme le montre le blocage de la manif à deux reprises à hauteur de rues dégagées (Crozatier, d’abord, mais en vain : la manif est restée boulevard Diderot ; puis Chaligny, cette fois avec succès, du point de vue des stratèges de la répression).

On peut, on doit tirer de ces faits une conclusion en trois points (liste non exhaustive). D’abord, premier point : les forces de l’ordre mettent désormais en œuvre, sans équivoque possible, une stratégie d’empêchement de manifester, qui vise tout le monde, qui entend dissuader chacun de prendre part aux prochaines protestations de rue. Ensuite, deuxième point : les forces de l’ordre mettent désormais en œuvre, sans équivoque possible, une stratégie de criminalisation du fait de manifester, en visant directement les jeunes. Même, troisième point, on peut, on doit dire que des actes de violence de la part des manifestants sont provoqués sciemment par le comportement des forces de l’ordre. Criminalisation signifie ici : création délibérée des conditions propres à engendrer chez les protestataires des actes qu’on pourra – fût-ce au prix de quelques manipulations de la vérité que la confusion, y compris visuelle (lacrymogènes), rendra vraisemblables – taxer de criminels.

Il a déjà été dit ailleurs qu’on ne peut décemment mettre sur le même plan la détérioration de la vitrine d’une agence de placement et le tabassage d’un lycéen au sol, un tag sur une banque et un œil crevé, un bris de panneau publicitaire et un crâne enfoncé ; ce qui n’empêche pas les grands et moins grands médias de le faire allègrement, voire de considérer comme bien plus dangereux le « casseur » de pubs – qui s’en prend à des cibles qu’il choisit pour leur signification symbolique – que le briseur en uniforme de gueules de manifestants, puisque l’un est accusé de menacer l’ordre public et la sécurité nationale, quand l’autre est réputé les défendre. Mais, plus net encore : on ne peut mettre sur le même plan des actes isolés de violence de la part de rares manifestants, d’une part, et, d’autre part, l’orchestration réfléchie d’une répression qui s’exerce a priori, contre le fait même de protester publiquement et massivement. Cette répression, bien plus que la conséquence des actes de violence des manifestants, en est une cause probante. Face à ce que j’ai vu ce 26 mai, face à la violence autoritariste perpétrée par ce gouvernement, quiconque s’estime en droit de s’opposer en manifestant à la Loi El-Khomri (ou à toute autre mesure gouvernementale : état d’urgence, COP21, aéroport de Notre-Dames-des-Landes, barrage de Sivens, etc.) comprend intimement, découvre en soi-même les raisons qui peuvent pousser à durcir le ton et les formes de la révolte. Qui, même, imposent ou imposeront à terme de les durcir, si l’on veut que soit entendue une exigence légitime. On ne peut accepter de voir la protestation volontairement écrasée sur le mur des boucliers policiers. Ce serait admettre que l’État a tous les droits, y compris contre ses propres citoyens.

Le fascisme, a dit Bertold Brecht, n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. Les attaques en règle que mène ce gouvernement contre le droit de faire grève et de manifester, factuellement dans les manifestations, conceptuellement dans les discours officiels et dans les médias, révèlent toute l’actualité de cette affirmation. Ce gouvernement a cessé d’être légitime. Il doit tomber. Or, vraisemblablement, il ne tombera pas, ce qui révélera ce que nous savons déjà, sans toujours oser nous le dire en face : la « démocratie représentative » n’est plus désormais que le masque de la tyrannie financière.

 

Christophe Mileschi

 

 

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